De la Boue au Cristal

 

Episode 1 : Le Ressel

 

Le stage de perfectionnement de plongée souterraine de l'an passé nous avait laissé à Yann et moi un objectif en tête: celui de pénétrer à nouveau la résurgence du Ressel (rivière souterraine mythique, accueillant des plongeurs spéléo de tous les pays d'Europe), mais cette fois-ci armés de notre technique renforcée, et surtout d'au moins une bouteille relais accrochée sur le coté en plus du bi-12 litres dorsal, augmentant notablement notre autonomie.

Cet objectif allait correspondre exactement au programme de la deuxième plongée du stage de cette année, dans les alentours de Rocamadour dans le lot …

Yann et moi avons préparé nos relais comme des grands, et une fois dans l'eau (la rivière du Célé) nous nageons tranquillement vers un petit fil d'Ariane accroché à une basse branche. Jean-François, un moniteur, nous suivra au cas où, avec quant à lui un bi-20 litres (cela laisse de la marge !).

C'est parti ! Lampes allumées sur le casque, je pénètre, dans une eau troublée, l'entrée de ce boyau sans difficulté. Après quelques dizaines de mètres, l'eau s'éclaircit, uniquement voilée de quelques particules, car nous ne sommes pas seuls, … y'a du belge et du boche dans la galerie.

Nous progressons à une allure calme mais soutenue. Nous avons choisi de prendre la galerie supérieure (le "shunt"), plus petite, mais moins profonde, en prévision de paliers éventuels au retour. A peu près au 1/3 du parcours nos manomètres nous indiquent de laisser notre relais (1/5ème de consommé), et de passer sur les bouteilles dorsales. Nous sommes synchrones et déposons tous les deux en même temps nos blocs sur le fil pour les retrouver au retour.

Quelques mètres après la reprise de la progression, Yann "percute" alors qu'il a oublié de fermer son bloc relais (cela serait dommage qu'une petite fuite le lui rende vide au retour !) ; Jean-François venait en fait de le vérifier et de le fermer. Yann passe devant, et nous continuons la progression: suivi du fil, analyse de son état et de ses points d'attache, car c'est notre guide pour la sortie en cas de turbidité soudaine. Nous croisons Sylvane et son guide qui rentrent ; un petit signe, et une petite tape au passage pour partager ces sensations uniques.

Nous passons le point de rebroussement de l'an passé, youpii ! cela descend, et nous rejoignons la galerie principale. C'est moi qui doit marquer (à chaque bifurcation) le fil, pour nous indiquer au retour le coté de la sortie (toujours en cas de turbidité imprévue). Je double Yann par le dessus, et je commence à placer un mousqueton sur le fil coté sortie …oui, mais Yann me tape sur l'épaule en me disant: non pas là !

Fatal error ! Je "percute" que je viens de marquer la sortie, mais sur le fil de la galerie principale, et pas sur celui d'où l'on vient ! Certes on aurait rejoint tout de même la sortie, mais sans retrouver nos relais. Et puis imaginons que je sois seul, que je sois à -40m ou -50m, et que je fasse l'erreur sur une galerie qui ne va pas vers la sortie ! ... Non, n'imaginons pas , les stages sont faits pour y commettre des erreurs, afin de ne plus les refaire ensuite.

Bon, nous poursuivons, la galerie descend et s'élargit, cela va vite, -30m, -40m. nous "dégringolons" dans une grande salle minérale. Je prête à peine attention à Jean-François qui nous dépasse. Dans le bas de la salle, à -46m, je change pour la nième fois de détendeur et constate que le 1/5ème est atteint.

Jean-François nous barre la route au cas où la narcose et l'euphorie nous pousserait dans la suite de cette fabuleuse galerie. Nous sommes "nickel", à -46m et à 400m de l'entrée, et malgré la frustration de ne pas poursuivre, nous obéissons à nos manomètres, et au signe de Jean-François: demi-tour.

Remontée calme, quelques regards sur l'arrière, progression retour, et puis nous sommes rapidement à l'embranchement du shunt. Je récupère ma marque "corrigée" sur le fil (quel con !). Défilement de minéral, de pierres plates affûtées comme des lames, et bizarrement plantées en travers. Lorsque je suis devant, je me retourne, et je vois un vaisseau comme dans un film type: Abyss … les cinq lampes du casque de Yann qui me suit (cela pourrait s'appeler : de la pentaredondance renforcée de type secure emergency !).

On arrive sur nos relais, procédure de reprise, détendeur en bouche, OK, et c'est reparti. Remontée lente dans l'eau à nouveau troublée … surface dans la rivière. Des cris de satisfaction et d'euphorie ; objectif atteint, quel pied !

C'était fabuleux !

… alors un jour, … peut-être, … avec deux bouteilles relais … pourquoi pas … un peu plus loin ?

 

 

Episode 2: Font del Truffe

 

Quel drôle de nom n'est ce pas ?

Là, le souvenir de l'année dernière n'a rien à voir. Nous n'y avons pas plongé mais juste pu apercevoir un matin froid, quelques plongeurs, pataugeant dans une flaque de boue liquide, et dont certains, après de vaines tentatives de pénétration abandonnaient l'idée de rentrer dans ce trou à rats. Deux collègues de notre stage avaient d'ailleurs refusé de "rentrer" (c'est d'ailleurs courageux et louable), devant la difficulté. Voilà pour le souvenir.

Mais on nous avait décrit l'intérieur comme superbe ; et puis la difficulté ajoutait un petit challenge de maîtrise de soi. Alors nous sommes devenu volontaires, ainsi que Sylvane et Béatrice, deux filles du stage, au mental solide.

Nous voilà devant la "flaque", comme l'an passé, très peu d'eau (enfin … boue) au fond d'un entonnoir de quelques mètres de diamètre et de 3 mètres de profondeur, en lisière de forêt.

Vous imaginez sans peine la tête et l'esprit des randonneurs passant sur le chemin, à nous voir patauger dans l'eau glauque … nous sommes des cinglés ! (tiens, je lis la même chose dans vos pensées !).

Deux solides gaillards (genre baroudeurs mal rasés pleins de matos dans la camionnette) sont déjà là, et s'immergent sous nos regards. Un des deux n'arrivera pas à pénétrer malgré ses efforts, il promet d'ailleurs à notre responsable de stage des soucis avec nous, pauvres petits stagiaires. Cela nous met bien la pression.

Briefing de mon moniteur Gilles: finalement pas d'exos prévus, juste de l'explo (ça doit être chaud !). "Tu passes la première étroiture sur le ventre bien plaqué sur le fond ; cela va être juste avec le bi-12 litres ; ensuite tu te retournes tout de suite, et tu passes la deuxième étroiture les palmes en avant en te mettant sur le coté, sinon cela ne passe pas".

Bon …d'accord …!

Yann part en premier, le bruit des bulles disparaît: il est passé ! (le baroudeur est un peu vert !) Je me suis équipé et déjà dans l'eau au cas où sa plongée serait courte. Il restera une heure environ, et moi une heure assis ou allongé comme un con à faire la tortue dans la boue. J'ai peur de prendre froid malgré la combinaison semi-étanche, et j'enfile mes gants, car c'est les mains qui se refroidissent.

Béatrice est passée également sans problème (le baroudeur s'en va !).

Sylvane vient me "nourrir" avec une barre de céréales, et bien sûr c'est le moment que choisi Yann pour revenir, enthousiaste: "c'est limpide de chez limpide". Je prête à peine attention à ce qu'il dit, car je suis déjà concentré pour l'entrée ; j'ai du mal à ingurgiter la barre (essayer de manger vite avec un masque de plongée sur le nez vous !).

Signe de Gilles: on y va. C'est comme il l'avait dit, cela coince un peu, mais je rentre (je ne pense pas du tout au baroudeur). C'est vraiment bizarre d'être, non pas dans le noir, mais dans le jaune de la boue éclairée. Je ne vois ma main qu'à moins de 20cm, et ça frotte de partout. Je m'étonne d'être aussi calme dans ma tête. Je m'éloigne vers l'intérieur d'une dizaine de mètres pour attendre Gilles. Nous reprenons la progression, et effectivement l'eau s'éclaircit de plus en plus ; mais conservera tout de même les quelques particules agitées par Yann. Il a eu de la chance d'être le premier.

La galerie est différente du Ressel, elle est plus petite, tortueuse, et pleine de cratères et d'aspérités. Cela ressemble à un labyrinthe, cela monte, bifurque, redescend, repart dans l'autre sens. Je ne regarde pas mon compas, mais il faudrait noter toutes les 30 secondes les changements de cap !

Le S1 (siphon1 - il y en a 14 explorés) est assez rapidement franchi, et je dois sortir de l'eau dans une salle, "m'extirper" avec mes 40 kg de matériel sur le dos. Gilles doit m'aider, je ne suis pas très physique. Pfuiiit !, il est déjà parti gambader dans la galerie exondée pour rejoindre le S2. Lui il a seulement un bi-9 litres (prévoyant le pro), et carrément une paire de chaussures patogas qu'il rentre dans une paire de palmes assez grandes. Il peut donc se déplacer à "grande vitesse" à sec. Moi j'ai 40 kg de bi-12, et une paire de chaussons néoprène de 5 mm d'épaisseur. La progression est très lente, m'arrachant des douleurs à chaque fois que je pose le pied à un endroit un peu acéré, et je prends les appuis que je peux pour ne pas tomber ; je souffle comme un bœuf. S2, ouf, quel bonheur de se glisser à nouveau en apesanteur ! En rentrant, c'est juré, je m'achète les mêmes palmes que j'ai, mais en version réglable cette fois, et je ressort mes patogas du fond d'un placard ; je pourrai les porter sans honte, il n'y aura pas beaucoup de témoins.

On croise Béatrice avec Serge qui étaient partis avant moi, une petite tape amicale au passage. Nous débouchons à nouveau à l'air, mais cette fois pas question de sortir ; d'ailleurs le niveau d'eau est bas, et la varappe serait de rigueur. Retour ; recrapahut exténuant entre S2 et S1. Nous retrouvons Béa qui a été moins rapide que nous (elle a raison). Nous lui laissons un peu d'avance , car de toute façon, on ne passe pas vraiment à deux à la sortie ! Equipement, et … plouf, saut droit dans la "mare".

Le retour est sans histoire ; lorsque l'eau commence à se troubler, je demande l'autorisation à Gilles d'y aller ?

OK, je suis le fil et ma main, que je commence à voir disparaître dans le jaune. Je sens que cela rétrécit, je me place de coté, c'est bon cela frotte, et passe !

Deux mètres plus loin, c'est à dire tout de suite, cela se resserre bien, vraiment bien. Heu…, je suis passé par ici à l'aller ? j'ai grossit ou quoi ? j'ai beau me déplacer de plusieurs centimètres de ci de là, me plaquer à fond, cela coince. Je tâtonne et finit par trouver un appui sous mon talon gauche ; je pousse un bon coup, et je m'éjecte dans la "flaque". J'approche ma main de mon visage, pour constater que dans la manip, et avec mes gants, j'ai lâché le fil d'Ariane, ma ligne de vie. Pas de panique, je sais que je suis sorti, et je remonte doucement à la surface, en me retrouvant le nez face à la colline.

Et bien, assez sport celle-là, mais quelle beauté à l'intérieur ! j'ai eu l'impression d'être assez zen, pourtant, en faisant le bilan de consommation comme après chaque plongée, je constate que ma conso moyenne de 20 litres/minutes (comme dans les livres) est passée cette fois à 30 litres/minutes !

Les sensations ne s'achèvent pas hors de l'eau ; Sylvane est partie en dernier avec Serge, je me suis rhabillé avec Béatrice et Yann, et nous attendons sa sortie. La nuit est complètement tombée maintenant, et le temps semble long dehors. Nous balançons quelques coups de lampe de temps en temps sur le fil dépassant de la surface.

Soudain, il commence à trembler et bouger, nous éteignons alors les lampes ; puis le bruit de petites bulles espacées commence à "floquer" le long de la paroi ; ce bruit s'intensifie et devient régulier (elle passe !). Toujours dans le noir, nous assistons alors à l'éclaircissement de la surface ; une luminosité diffuse qui augmente. La surface devient fluorescente, alors que le fracas des bulles nous rassure. Et deux lampes et un casque apparaissent, suivis de près par le visage de Sylvane, tremblante de froid (elle n'a qu'une combinaison humide dans l'eau à 13°C), mais pleine de bonheur et de sensations.

Je garderai ainsi un souvenir fabuleux de ses moments ; contraste entre l'entrée difficile et angoissante, comme si la rivière protégeait son intimité, et l'intérieur cristallin et labyrinthique de ces roches, offert alors à notre vision de spéléonautes.

Respect à la nature, aux sens, et à la vie …

 

 Jean-Paul